Ivresse
par Michel Fourcade, Plasticien
Un jour, une image,
Ensuite, une autre,
Ainsi de suite, en fait tout de suite, j’ai ressenti une espèce d’urgence devant ce travail. Urgence de l’artiste, mais aussi de la mienne.
En effet, ce travail m’est apparu important.
J’ai vu le nom de l’artiste, Christina Simandirakis et les mots d’entrée dans ses images :
« Experiments and small everyday discoveries, No filters, no digital effects »,
« Expériences et petites découvertes quotidiennes, Pas de filtres, pas d’effets numériques ».
En effet, Christina n’a pas besoin des facilités de la technique, elle-même est un effet spécial !
En entrant dans les « peintures » de Christina Simandirakis on est frappé par leur puissance plastique, ce qui n’écarte pas la dimension politique, sociologique.
Christina, réfléchit beaucoup, sa pensée, mobile est impressionnante, du moins pour moi, mais cela ne l’intéresse pas de travailler uniquement sur le concept.
Sur le fond au détriment de la forme, même si son œuvre est chargée de sens.
Et comme je la comprends !
Mais il est juste de dire que sa pensée détermine la forme, domine la forme.
D’un même support elle fait plusieurs « peintures », jamais la même, les « figures » la guident assez peu finalement, c’est elle qui même la danse, décide.
Parfois, l’image ne veut pas la suivre dans le chemin où Christina veut l’emmener, ce n’est pas grave l’artiste prend un autre passage et arrive déterminée au résultat dont elle a rêvé, qu’elle a espéré.
Christina : « Je filme avec mon téléphone... Je le revendique. C'est un objet nomade, que tout le monde possède. Populaire et discret... »
Je parle de peinture, tant c’est évident, mais il faut dire que les images de Christina sont issues de vidéos, elle part d’un médium numérique, mais les intentions, interventions, expériences qu’elle accompli l’amènent à un corps à corps proche de la peinture, donc qu’importe le médium, pourvu que l’on ait l’ivresse.
Et l’ivresse nous l’avons devant les images de Christina, nous ressortons ravis ( ravissement, enlèvement).
Je l’imagine, gorgée d’ardeur, bras surnuméraires chargés d’instruments hétéroclites, dans un échange passionné, voire amoureux avec ses images.
Christina, comme sa pensée, est action, un perpétuel mouvement, en perpétuel mouvement, une sorte d’hyperactivité créatrice.
Dans ses « peintures » donc, il y a le vent pour le mouvement, le balancement.
Le glissement fluide comme une rivière, les feuilles des arbres et le monde tel qu’il devrait être. Un velouté d’où l’on sent affleurer tous les sens.
Et en même temps, une puissance du mouvement, de la chromie, de la saturation des couleurs. Saturation qui n’existe pas vraiment dans les images d’origines, Christina les éprouvent jusqu’au délavement, jusqu’à « épuisement », c’est ensuite par sa puissance inventive et le rapport physique qu’elle impose, que Christina, fait jaillir cette force chromatique qui est saisissante.
Cette puissance et saturation extrême sont pour peu que l’on la connaisse, me semble-t-il, parties intrinsèques de Christina, comme je le disais plus haut, elle-même est un effet spécial !
Donc malgré la subtilité et délicatesse du travail de Christina notre regard est « frappé » par des fulgurances de lumière et couleurs qui impressionnent, de là Christina Simandirakis nous entraîne dans des scènes à l’onirisme majestueux.
Elle nous fait passer dans les méandres de ses images, qui normalement se dérobent à la vue, nous fait signe de la suivre dans ce monde enchanté, tel le lapin d’Alice.
Et ce que l’on découvre est souvent sublime, comme dans un rêve, même si éveillé.
Christina, écrit, «Lorsque je capture un moment, je le rêve à l'avance, je suis déjà dans ce monde poétique, obscur, étrange ou onirique que j'espère»
J’invoquerais David Lynch, pour le mystère, la force et la puissance des couleurs, Raoul Ruiz, pour le cadrage, les lumières, mais aussi le mystère, Peter Greenaway, le semeur de rébus, énigmes dans lesquelles nous entraîne Christina, mais ce ne sont pas des références dont pourrait être issu le travail de Christina, bien au contraire, son œuvre ne ressemble à aucune autre pareille.
Elle crée, comme si sa vie en dépendait.
Une capture vidéo est moins « parfaite » qu’une photo prise à la chambre, ce qui lui donne d’emblée une dimension et une présence esthétique et plasticienne que n’a pas la photo dite traditionnelle.
Et les siennes sont particulièrement esthétiquement justes et possèdent une idéalité que j’aurai parfois aimé produire !
Comme le dit Jean-Luc Godard, « c’est une image juste ou juste une image »
J’ai donc rarement vu actuellement, des images aussi justes, belles, grandes et fortes ( cela écrit, belles, grandes, fortes et JUSTES c’est un peu la même chose).
Comme le disaient Deleuze et Guattari, «l’artiste est celui qui pratique une fente dans l’ombrelle qui nous abrite, pour faire passer un peu du chaos libre et venteux, et cadrer dans une brusque lumière une vision qui apparaît à travers la fente ». Il s’agit de retrouver l’intensité perdue de la perception, l’incommunicable nouveauté qu’on ne savait plus voir.»
Christina Simandirakis ouvre cette fente et laisse venir un peu de trouble, de brise, doucement ou puissamment avec un sens aigu du cadrage, dévoile ce qu’effectivement, la majorité ne sait pas voir et avec une délicatesse et subtilité extrêmes, nous invite à entrer dans ses images.
Nous avons comme motivation bien entendu, la confection d’une image qui sera chargée pour l’avenir de toutes les vertus et de tous les pouvoirs magiques qui provoqueront la satisfaction esthétique et le respect.
Mais pas seulement.
Nous savons que l’art peut devenir une manière de conduire sa vie et le sens d’une aventure spirituelle.
Nous comprenons que l’art ne soit plus seulement une satisfaction du regard, nous comprenons que les œuvres sont aussi des témoignages et n’ont de valeur que par la vertu de ceux qui les ont faites. Et pas seulement grâce au regard du spectateur, ce que certains veulent nous faire croire, non, c’est l’artiste qui devance et c’est au public de suivre, de s’éveiller à cette beauté.
La puissance créative que nous pressentons nous sera donnée lorsque ce qui était docile deviendra déchaîné, ce qui était savant deviendra sauvage, ce qui était culturel deviendra vital.
Et pour Christina Simandirakis, c’est savant et sauvage à la fois, culturel et vital, donc ce que nous pressentons est chez elle devenu et c’est Magique.
Comme je lui ai écrit « si la vie ressemblait à ses images, nous serions tous bien plus heureux », et il est vrai que si nous voyions souvent de telles images, nous ne passerions notre temps à oublier d’être heureux.
Michel Fourcade, juin 2021